Les fake news débarquent en Suisse !

Drôle de scénario. Nous entendons sans cesse parler des fausses informations. Il nous restait la douce illusion de croire qu’après tout, cela ne concernait pas la Suisse. C’était lointain. Réservé à Donald Trump, à la Russie, bref, aux autres. Pas de ça chez nous! Et bien évidemment, il était clair que tout un chacun se jurait de ne jamais tomber dans le panneau. Impossible, pas nous. Nous on sait y faire. Et bien, raté: c’est arrivé chez nous. Retour sur une drôle d’aventure:

Sur Twitter, une internaute relaie deux annonces d’offre d’emploi. Ces dernières, disponibles sur plusieurs sites comme tutti.ch (en cliquant ici), petitesannonces.ch (en cliquant ici) et même directement sur le site de « l’entreprise » (en cliquant ici) présentent deux offres pour le même emploi. Pour reprendre la formulation exacte: « Assistante Ressources Humaines » respectivement « Assistant Ressources Humaines ». A première vue, elles sont identiques. Même profil, même compétence requise, même pourcentage d’occupation. Toutefois, tout à la fin, une chose saute au yeux, le salaire promis. Pour la version masculine, l’offre évoque la somme de « environ 80’000 CHF » alors que sur la deuxième, il est fait état d’une offre à « environ 64’000 CHF ». Soit une discrimination claire, nette et indiscutable. Choquant! Le salaire proposé aux hommes est 1.25x plus élevé que celui réservé à la gente féminine. Bien évidement, cette injustice déclenche rapidement l’ire des internautes :

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Dans notre monde interconnecté, ce genre de discrimination entraîne (heureusement?) une levée des boucliers conséquente. Vous avez peut-être encore en tête l’exemple de l’offre d’emploi polémique exigeant que « les candidats ne doivent pas ou plus être soumis à leurs obligations militaires ». Cette nouvelle publication n’y échappe évidement pas. N’oublions pas le contexte, ces derniers mois le parlement a abordé ces questions d’égalité salariale au moment des discussions en lien avec l’élaboration d’une loi censée responsabiliser les grosses entreprises. Le Conseil des Etats, après un premier épisode houleux, a fini par voter en faveur de cette dernière. Prochaine étape, le Conseil national et sa majorité bourgeoise, qui risque de la refuser. Dans ce contexte, nul doute que cette annonce ouvertement discriminatoire est une aubaine pour les défenseurs de ce surplus de réglementation. C’est ici qu’entre en jeu le journaliste Eric Felley. Pour rappel, il assume publiquement son penchant à gauche, comme le démontre le tweet ci-dessous:

Non content de simplement relater l’épisode fâcheux dans un article publié sur Le Matin, il s’empresse d’aller interviewer une élue, la conseillère nationale, Rebecca Ruiz (PS/VD). L’article est lapidaire. Madame Ruiz dénonce :

Sur la base des différentes études réalisées chaque année on sait que les différences salariales entre hommes et femmes existent, à compétences et parcours égaux. Mais le voir sur la base de tels exemples est toute simplement sidérant.

Et Eric Felley, sur de son coup, commente en enfonçant le clou:

La main dans le sac. Ces deux petites annonces sont révélatrices d’une mentalité d’un autre temps. A travail égal, salaire égal. Ce n’est pas parce que l’on est femme, que le salaire doit être 20 % plus bas. C’est une évidence, mais apparemment pas pour tout le monde. Ce qui est spécialement grave dans ces offres, c’est qu’elles émanent du secteur des RH pour recruter des employés des RH. C’est donc au cœur même du système que le problème perdure. Dans la politique des ressources, la volonté discriminatoire trouve des partisans qui l’appliquent sans état d’âme. Savent-ils qu’il existe une loi sur l’égalité ? Qui donne cette impulsion ? A Berne, on entend souvent les représentants du patronat affirmer que plus personne n’agit de la sorte, que les mentalités ont évolué, etc…. Ces offres d’emploi prouvent le contraire. En 2018, une telle pratique n’a pas lieu d’être car elle est vexatoire pour la moitié de la population suisse.

Malheureusement, l’article ne contient aucune source pour attester les discriminations dénoncées. Mais à quoi bon, l’exemple est parlant, il clôt le débat. Face à pareilles dérives, il faut intervenir, rapidement! C’est évident, qui oserait encore le nier? Même les élus de droite, régulièrement dénoncés pour leur présupposé machisme par certaines élues, n’oseront défendre un tel dérapage.

Sauf que, stop, fin du film. Ça, c’est l’histoire comme elle devait se passer. Heureusement, dans la vraie vie, tout est à peine plus compliqué. Quelques internautes plus curieux que les autres trouvent cette histoire louche, étonnante. Ils décident de faire un fact-checking. Même si le journaliste, c’est son métier après tout, doit l’avoir fait, rien n’empêche d’aller pêcher quelques informations, voir d’en trouver d’autres. Pour mieux comprendre. Or, quelle surprise, très rapidement, des doutes s’accumulent. Quelque chose ne tourne pas rond… Faisons un tour sur le site de l’entreprise incriminée, elle se présente de la façon suivante:

Fondée en 1971 à Pully par Lucien Meyer, l’entreprise familiale n’a eu cesse de se développer. D’abord orientée dans la quincaillerie, Meyer Info emploie aujourd’hui plus de 30 personnes à travers 4 cantons. Fidèle à ses valeurs et ses traditions, notre entreprise vous apporte son savoir-faire pour toutes vos réparations informatiques, que vous soyez un particulier ou un professionnel.

Rapidement, on s’aperçoit que le site a plusieurs faiblesses. Premièrement, sa structure semble bâclée, son contenu est pour le moins modeste et général. Crédible, pour une entreprise active dans… l’informatique? De plus, les images proviennent d’une banque de données. Ensuite, le numéro de téléphone indiqué sonne dans le vide, avant de raccrocher, étrange… L’entreprise indique être active dans 4 cantons, Tessin, Berne, Vaud et en Valais. Problème, les adresses sont approximatives, et frisent le ridicule (rue de la Drague, Ostring). Une vérification sur google maps permet de confirmer les soupçons, on trouve rien… Pendant ce temps, une enquête parallèle se fait sur les réseaux sociaux, visiblement, même les habitants du lieu ne connaissent pas Meyer Info.

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On continue notre enquête en faisant un tour sur les registres du commerce des cantons en question, puis sur Zefix (l’index central des raisons de commerce, relié à tous les registres de commerce cantonaux) pour valider. Rien. Toujours rien. Sur Moneyhouse, plateforme qui permet de vérifier la solvabilité d’un individu ou d’une entreprise? Zéro!

Intéressons nous désormais à la page facebook de Meyer Info. Là encore, des étranges coïncidences. La page est active depuis le mois d’avril de cette année, alors que l’entreprise est censée dater de 1971. Encore une fois, c’est léger.

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La page publie du contenu, mais sans aucune interaction avec le public. On retrouve même des fautes dans les posts. Le nom de l’entreprise est transformé en « Mayer » au lieu du « Meyer ». Tout semble faux. Une mise en scène.

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Troublant. Pour en avoir le cœur net, j’interpelle le journaliste sur Twitter, pour vérifier qu’avant la parution, un travail de vérification a été effectué.

Pas de réponse. Pas plus de réactivité sur facebook. Nous sommes plusieurs à évoquer nos doutes et à demander des explications. Publiquement sous la publication du compte officiel du média, ou par message privé. Mais toujours rien. Quelques heures plus tard la publication a disparue, supprimée. Nos commentaires avec. Sur le site du média, le lien initial de l’article est lui aussi supprimé. On semble avoir pris conscience de l’erreur. Mais toujours aucune communication.

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La personne a qui appartient le site internet est bien un certain « Lucien Meyer », comme indiqué dans la description de l’entreprise. Toutefois, ici encore, l’adresse est inexacte et personne qui porte ce nom n’habite là.

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Décidément, rien ne tient la route. Le travail de vérification élémentaire n’a même pas été fait. Et dans la hâte, on retire la publication, pensant pouvoir échapper aux questions légitimes des lecteurs. Nous sommes bien face à une fausse information. Reprise allègrement par ceux qu’elle arrangeait, elle exprime parfaitement le concept de la fausse information et permet à chacun de se remettre en question. Questionnons notre degré de vigilance. Ironie de l’histoire, « funambuline », par qui notre histoire avait commencée, nous rappelle que les cordonniers sont les plus mal chaussés.

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Malgré ses déboires récents, nous pensions que Le Matin était un média sérieux. Qui recoupait ses informations. Visiblement, non, ou plus vraiment. Pour une erreur, intentionnelle ou non, combien d’autres? C’est ici que commence le travail des autres journalistes, ceux qui mènent des enquêtes, des véritables. Qui respectent leur magnifique profession. Car oui, de nombreuses questions restent ouvertes. A qui profite « le crime »? Qui se cache derrière cette fausse entreprise et ces annonces? Qui se permet d’instrumentaliser un sujet important au risque de ridiculiser l’ensemble des défenseurs de l’égalité homme-femme pour s’offrir un coup de publicité maladroit? Qui se permet, pour servir sa cause, de fragiliser la relation de confiance, pourtant cruciale, entre la presse écrite et son public?

Une clarification du média, du journaliste et de l’élue – qui profite de l’aubaine pour prêcher pour sa paroisse – sont évidemment souhaitables.

Merci à Frédéric Jollien et Yann Fauconnet pour votre vigilance !

Update 1 : dans un article daté du 31.08, Le Matin reconnaît que son article se basait sur une fake news, sous entendant que les annonces sont issues du milieu syndical, sans toutefois apporter des précisions / preuves.

Update 2 : dans un billet sur son blog, l’auteure du tweet initial reconnait avoir induit en erreur sciemment la population en propageant un fake. Toute cette affaire est dirigée par le syndicat UNIA et l’agence « Mosh« . Chacun sa façon de faire de la politique !

Autres lectures sur le sujet :

Grégoire Barbey résume la situation sur le site « L’Affranchi » Inégalité salariale: Unia a monté une véritable supercherie

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